Traverser la porte de la maternité

À partir du personnage de Natsumi dans La Bibliothèque des rêves secrets de Michiko Aoyama

Présentation du cas littéraire : Natsumi Sakitani a 40 ans, elle est mère d’une fillette de 2 ans. Depuis qu’elle a un enfant, sa vie est sens dessus dessous. Ayant écourté son congé maternité pour occuper un nouveau poste d’éditrice adjointe, elle se retrouve transférée au service des ressources documentaires, un service « conciliant » jugé adapté à sa nouvelle situation familiale. Noyée par le quotidien, les mains liées et le désir piétiné, elle broie du noir. C’est le début d’un cheminement qui va la mener vers la sortie du labyrinthe. À travers l’histoire de Natsumi, cet essai explore la crise d’identité liée à la maternité, le deuil de la vie antérieure et la réconciliation entre raison et intuition. Une histoire que je recommande particulièrement aux mères en quête de reconfiguration identitaire ou professionnelle.

La crise identitaire : quand la réalité percute l’idéal

La maternité se passe toujours différemment de ce qu’on imaginait. La rencontre avec la bibliothécaire Komachi, personnage qui de premier abord déclenche toujours la stupeur et le désir de fuir chez les cinq protagonistes du roman, va impulser le changement. En réponse à la plainte de Natsumi, Komachi imagine le discours d’un nouveau-né qui vient de vivre l’épreuve la plus dure d’une vie : l’accouchement. Qu’a voulu dire la bibliothécaire ? Que devenir mère serait une sorte de seconde naissance pour une femme ? Que le défi mérite d’être relevé ?

Plutôt que de lui fournir une interprétation toute faite, Komachi utilise le langage analogique. Elle choisit un livre broché, La porte de la lune de Yukari Ishii, dont les illustrations et les couleurs apaisent l’esprit et favorisent la méditation ; et en objet miniature, elle lui offre une sphère bleue tachetée de motifs vert et jaune en feutrage de laine. Deux clés symboliques qui permettent à Natsumi de comprendre que la mère n’est pas « le soleil du foyer », tenue de sourire en permanence, mais ressemble plutôt à la lune : reflétant les cycles, les émotions, le corps et ses métamorphoses.

Cette opposition rejoint, sans le nommer explicitement, l’une des intuitions cliniques les plus fécondes de Winnicott — déjà convoqué à propos de Tomoka et de Ryô. Winnicott s’oppose précisément à l’idéal de la mère parfaite : il défend la mère suffisamment bonne (good enough mother), celle dont les défaillances ordinaires, mesurées, progressives, sont ce qui permet justement à l’enfant de construire son sens de la réalité — une mère absente serait dévastatrice, une mère parfaitement et constamment présente ne le serait pas moins. Le soleil — astre unique, invariable, toujours au zénith — est la figure exacte de cet idéal impossible que Winnicott récuse. La lune — cyclique, tantôt pleine, tantôt absente, jamais identique à elle-même — est presque une image clinique de la mère suffisamment bonne : son imperfection rythmée est une fonction, non un échec.

Le va-et-vient entre les deux symboles, et le rapprochement avec les notions de géocentrisme et d’héliocentrisme, offrent à Natsumi une image percutante de son expérience. Elle se jugeait au centre du monde en se positionnant en victime. Or le matin et le soir ne « venaient » pas à elle : ils « passaient ». C’est à elle d’accueillir ce qui arrive et de modifier sa trajectoire — de renoncer, en somme, à être le soleil pour accepter d’être la lune : suffisamment présente, sans avoir à être parfaite.

Descendre du manège pour explorer d’autres horizons

Devenir mère implique un processus de changement. « Parfois on veut rester soi-même, mais on change, et parfois on tente de changer mais on reste soi-même », lui dit Komachi. Qu’en est-il de Natsumi ? Lorsque l’on vit des événements qui ne se passent pas comme prévu, quels que soient nos efforts, nous ressentons de l’injustice. Natsumi jalouse son mari parce qu’il a la liberté de se concentrer sur son travail ; elle envie sa collègue parce que « l’édition, c’est vraiment un travail qui a du sens ». Elle court derrière la femme qu’elle était autrefois : la célibataire bosseuse, la femme mariée sans enfant qui se consacrait corps et âme à un travail qui la passionnait.

Elle découvrira qu’« il n’y a ni premier ni dernier, et le bonheur n’a ni climax ni point d’arrivée ». Un projet bouleversé n’est pas signe de malchance ou d’échec. C’est parfois un mal pour un bien : ce sont les bouleversements qui font évoluer les êtres. Le jour de son quarantième anniversaire devient le symbole d’une prise de conscience : il est temps de « descendre du manège » des attentes obsolètes et de profiter du parc d’attractions de la vie. Le soir de la consécration de sa collègue-rivale, Natsumi cesse de lutter contre sa nouvelle réalité et retrouve la capacité d’éprouver une joie authentique pour sa collègue promue.

L’œil solaire et l’œil lunaire : équilibrer les perceptions

La porte de la lune, le livre proposé par Komachi, met en lumière une autre piste d’évolution : les « yeux de l’âme ». L’œil solaire, celui de la logique, du principe de réalité et de la raison ; et l’œil lunaire, celui de l’intuition, du monde émotionnel et du désir. En intégrant ces deux dimensions, Natsumi parvient à exprimer clairement ses besoins à son conjoint au lieu d’attendre une compréhension implicite — un point qui, dans son couple, resterait à approfondir : la fatigue de Natsumi n’est pas seulement intérieure, elle tient aussi à une répartition des tâches qu’aucune reformulation intime ne suffira, à elle seule, à rééquilibrer. Elle trouve néanmoins le courage nécessaire pour tenter sa chance en posant un acte dont la conséquence est imprévisible. Enfin, elle découvrira qu’il suffit parfois de changer d’environnement pour percevoir un même élément d’une manière différente.

Pistes de réflexion pour votre propre parcours
  • Combien de « portes » avez-vous traversées dans votre vie ? En avez-vous été conscient·e au moment du passage ?
  • Comment avez-vous surmonté votre peur de l’inconnu et de l’imprévisible face à un changement majeur ?
  • Quelle place respective donnez-vous à la raison et à l’intuition dans vos décisions ? Accordez-vous plus de poids à votre œil solaire, ou à votre œil lunaire ?
  • Et pour vous-même, ou pour quelqu’un que vous accompagnez : où se situe la ligne entre « suffisamment bon » et l’exigence d’être parfait ?

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