La retraite : une fenêtre qui s’ouvre sur un nouveau paysage

À partir du personnage de Masao dans La Bibliothèque des rêves secrets de Michiko Aoyama.

Présentation du cas littéraire : Masao Gonno a 65 ans, retraité depuis six mois. Il est marié et a une fille de 27 ans. Se sentant plus jeune qu’il ne le croyait, il ne sait que faire de ses journées, se sent inutile, exclu de la société et désorienté. À travers l’histoire de Masao, cet essai explore le vécu des premiers temps de la retraite, le nouveau rapport du retraité au temps et à l’espace, sa perception de lui-même et de son rapport à la société. Une lecture recommandée à toute personne qui traverse une période de grande transition dans sa vie.

Le dépaysement, ou la chute du cadre

Le départ à la retraite est ce carrefour de l’existence où la vie nous somme de répondre à une question essentielle : quand le « faire » s’arrête, que reste-t-il de « l’être » ?

Le lecteur rencontre Masao en proie à un vide vertigineux où le film de sa vie défile — non pas pour célébrer le passé, mais pour interroger le présent. Le rideau vient de tomber, mais les tableaux de l’autre scène sont encore vivaces et repassent en boucle, comme pour remplir la vacuité du temps. Impossible de retrouver ce sentiment de libération après une longue journée de travail, l’excitation de la veille des vacances, ou encore cette satisfaction du travail bien fait. Ses centres d’intérêt ? Il n’avait cultivé aucune passion. Sans le cadre contenant de l’entreprise, Masao plonge dans un vide angoissant. Dans les coulisses de la vie, il ne sait pas quel autre rôle social il pourrait encore jouer.

Alors qu’il courait après le temps pour accomplir les nombreuses tâches de la journée, le voilà qui dispose d’un « excédent » d’heures et de minutes dont il se sent incapable de valoriser. L’espace domestique, comme une terre inconnue, accentue son sentiment d’inutilité et d’incompétence. Comment peut-on survivre quand le décor et les règles du jeu disparaissent ? L’effondrement narcissique nous guette si nous ne transformons pas ce dépaysement — qui nous confronte à la liberté la plus exigeante, celle de devoir réinventer son propre sens — en occasion de redécouvrir notre identité profonde. C’est le moment de mettre à nu nos valeurs, nos centres d’intérêt, de retrouver le père, la mère, l’époux ou l’épouse que nous avons été, par-delà le rôle social joué le temps d’une carrière professionnelle.

Penser de côté : de la ligne droite à la marche du crabe

Livré à lui-même, Masao découvre l’étroitesse du cadre dans lequel il s’est enfermé toute sa vie : regarder droit devant, vivre dans la projection continue, et soumettre le moindre désir d’apprendre à l’exigence d’utilité. Pour lui, la compétence se résumait à cocher les cases d’une check-list de performances, et le principe de réalité se confondait avec l’obligation de résultats, lui barrant l’accès aux paysages latéraux de l’existence.

C’est le dispositif de la bibliothécaire qui va enclencher le décalage. En lui proposant un recueil de poèmes du poète Shinpei Kusano, Komachi opère un premier déplacement : elle réintroduit le travail de l’imagination là où ne régnait que le pur pragmatisme. La poésie revivifie ce travail qui forge un monde intérieur à soi, source de stabilité et d’enchantement dans la vie. Sans cette vie intérieure, le sujet perd son discernement et reste poreux à toutes les influences. Au contact de ce recueil — et grâce à la médiation de sa fille, libraire —, Masao réapprend la gratuité du ressentir : lire ne sert plus à « extraire du sens », mais à éprouver une atmosphère, à réautoriser le principe de plaisir et à retisser le lien.

Mais c’est l’objet miniature offert avec le livre — un petit crabe en feutre de laine — qui fournit la clé symbolique du remaniement psychique. Rappelant à sa fille le souvenir d’une course parent-enfant, ce crabe réactive une parole oubliée de Masao : marcher de côté fait défiler le paysage autrement. Ce que le dialogue avec sa fille, sa femme et ses pairs du centre social concrétise, c’est la déconstruction finale du concept de travail. Passer de la pensée linéaire de la check-list à la marche du crabe, c’est accepter de relâcher les épaules, de renoncer à l’utilité productive comme seule mesure de la valeur du sujet, et d’embrasser enfin une vision élargie du monde.

La fenêtre et la tangente : réinventer le lien à l’autre

Pour éclairer la métamorphose de Masao dans son rapport à l’autre, le récit tresse une chaîne d’associations symboliques autour de deux figures : la fenêtre et la tangente.

Le premier signe émerge sous la forme d’un aquarium contenant des crabes, sur lequel une inscription invite le client à choisir entre « consommer le crabe » ou « l’adopter ». La projection est immédiate : dans l’entreprise, Masao n’était qu’un crabe piégé dans un bocal, identifié à sa seule fonction, jusqu’à finir totalement consommé par l’institution. Le deuxième signe est celui de la vitre du guichet de la conciergerie — cette barrière inorganique qui matérialise un sentiment d’exclusion. Pour lui, la « société » s’est toujours confondue avec l’entreprise ; privé de son rôle professionnel, le voilà relégué derrière une fenêtre, simple spectateur d’un monde qui continue sans lui.

Mais c’est précisément dans cette position de retrait que s’opère un basculement clinique : en observant le concierge à travers la vitre, puis en le rejoignant dans le bureau, Masao réalise l’ambiguïté de la notion d’appartenance. L’aquarium offrait une inclusion trompeuse, car aliénante ; la fenêtre, elle, restaure la juste distance. En abolissant la frontière imaginaire, il comprend que « regarder et être regardé, c’est du pareil au même » : la séparation n’était qu’une construction.

Ce franchissement permet de traiter la blessure narcissique du retraité : le sentiment d’inutilité, balancé entre l’autodénigrement et l’admiration béate de la réussite d’autrui. Interpellé tour à tour par Komachi et par sa fille Chié, Masao déconstruit l’illusion productiviste. À travers l’explication de la chaîne de fabrication d’un livre, il découvre que la valeur réside dans le lien et la réception : le lecteur est aussi décisif que l’auteur, tout comme le dégustateur d’un biscuit est aussi essentiel à l’œuvre que le pâtissier ou le commercial — écho discret à sa propre carrière, lui qui a passé sa vie à fabriquer des biscuits sans jamais se penser du côté de ceux qui les recevaient. Dès lors, sa réinsertion symbolique s’amorce : l’utilité ne se mesure plus à la production, mais à la présence.

C’est cette redéfinition de la « société » qui dissout le sentiment d’exclusion et pulvérise le dogme de l’intégration fusionnelle. Faire société ne signifie pas être englouti dans un groupe ou un aquarium professionnel. Il suffit de partager un instant de présence avec un poète, un proche ou un concierge pour toucher l’autre en un point unique, sans jamais s’y dissoudre ni s’y faire assimiler — ce que Winnicott, déjà convoqué à propos de Tomoka, Ryô et Natsumi, appelle un espace transitionnel : ni fusion ni coupure, mais une aire intermédiaire où le lien se noue sans effacer la limite entre soi et l’autre. C’est cela, « faire société ».

Pour prolonger la lecture et explorer votre propre rapport à ces transitions de vie
  • Après le « faire », que reste-t-il de « l’être » dans votre cas personnel ? (Quelle place accordez-vous à ce qui ne relève ni de l’utilité ni de la performance ?)
  • Avez-vous déjà essayé de « marcher comme un crabe », de penser de côté ? (Où se situent aujourd’hui vos possibilités de décalage et d’exploration oblique ?)
  • Quelles sont les fenêtres et les tangentes qui font lien dans votre vie ? (Quels sont ces espaces transitionnels, de juste distance, qui vous permettent de toucher l’autre sans vous y dissoudre ?)

Publications similaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *