Quand le travail cesse d’être une mise en scène du Faux Self
À partir du personnage de Tomoka dans La Bibliothèque des rêves secrets de Michiko Aoyama.
Présentation du cas littéraire : Tomoka a 21 ans, elle vend du prêt-à-porter féminin à Tokyo. Au bout de six mois de travail, elle ne trouve plus aucun sens à son activité et pense à se reconvertir. Ignorant tout de ses propres capacités, un laisser-aller général s’installe et mine son estime d’elle-même. Cette lecture explore la valeur des mots que nous utilisons pour nous décrire, les pièges du statut social lors d’une reconversion, et les qualités relationnelles de l’accompagnant dans les moments de crise. Une lecture recommandée à toute personne en quête de sens dans sa pratique professionnelle.
Saisir la valeur des mots
Les critères de valorisation que nous adoptons déterminent inévitablement la perception que nous avons de nous-mêmes et des autres. Toute idéalisation de soi — véritable mécanisme de défense narcissique — entraîne inévitablement la dévalorisation d’autrui, et inversement.
Dès les premières pages du récit, un indice linguistique interpelle : l’usage abusif et imprudent de l’adjectif « génial.e », dont la valeur se modifiera tout au long du récit. Pour Tomoka, est « géniale » toute personne qui possède des connaissances et des compétences accessibles uniquement à une poignée d’individus. Par contrecoup, lorsqu’elle évoque son propre métier de vendeuse, elle dira « ce n’est rien d’important (…) c’est à la portée de n’importe qui ».
Faute d’ancrage, Tomoka oscille entre deux attitudes : survalorisation et dévalorisation. Débutante dans son métier, elle se sent séparée de celles qui portent un uniforme d’une autre couleur que le sien et exercent des tâches dont elle ignore le contenu. Le temps, la compétence et l’expérience ne lui semblent pas des variables déterminantes dans le contexte professionnel. Elle envie les unes et prend de haut les autres, les quinquagénaires qui travaillent à temps partiel.
En se laissant bercer par les éloges faciles de son amie restée en province, qui la qualifie de « géniale », Tomoka se déconnecte de sa réalité professionnelle. La culpabilité et la honte la submergeront lorsqu’elle sera confrontée à une cliente difficile mettant à rude épreuve son amour-propre. La douleur qui en résulte la mettra sur la voie de l’observation de soi. Ce n’est qu’après des échecs répétés qu’elle deviendra capable d’évaluer le travail d’autrui à sa juste valeur et d’accueillir avec discernement les compliments qu’on lui adresse.
Relier le travail au vrai Self
Pourquoi désirons-nous changer de voie ? Les motifs d’une réorientation déterminent sa réussite. L’histoire de Tomoka met en lumière deux principes fondamentaux à respecter avant de prendre ce virage — et pour les nommer avec précision, il faut emprunter à Winnicott la distinction qu’il pose entre faux Self et vrai Self : le premier se construit en réponse aux attentes de l’environnement, sur le mode de la conformité et du paraître ; le second est la source du geste spontané, de ce que Winnicott appelle le sentiment d’être réel.
Interrogée sur le métier qu’elle rêverait d’exercer, Tomoka ne décrit jamais une activité ; elle énumère des symboles de réussite sociale : le bureau design dans lequel elle travaillerait, l’absence d’uniforme, les week-ends libres, les repas au restaurant avec de nouveaux collègues. Elle rattache le travail à l’image de valorisation sociale escomptée. Or lorsque le travail est relié au paraître — élan du faux Self — et non à l’investissement concret de l’action — élan du vrai Self —, l’essence de l’activité professionnelle n’est pas conscientisée.
Il lui faudra voir une collègue expérimentée dénouer une situation de crise pour réaliser une vérité dérangeante : ce n’était pas son métier qui était insignifiant, mais la manière dont elle l’exerçait, sans y engager de vrai Self. L’écoute active de l’autre, l’art de la conversation, la délicatesse du conseil étaient des compétences nobles qu’elle avait laissées en friche.
À cela s’ajoute le principe d’impermanence, qu’elle intègrera en observant un collègue fraîchement reconverti en vendeur chez un opticien. Elle réalise qu’aucune position n’est définitive ; que « dans ce monde où notre avenir nous est inconnu », la maturité professionnelle consiste à faire ce qui est en son pouvoir pour « vivre décemment (…) bien manger et bien travailler », c’est-à-dire investir pleinement ce qu’on fait et ce qu’on consomme, ici et maintenant — geste typique d’un vrai Self qui cesse de se mesurer à un idéal social pour habiter simplement son présent.
L’art de l’accompagnement
Comment remettre en mouvement un sujet figé dans son impasse ? Tomoka renoue avec le processus d’élaboration grâce à l’intervention de la bibliothécaire, un personnage dont la démarche emprunte à la fois à la posture psychanalytique et à la sobriété d’un maître zen.
Une mécanique psychologique commande ce chapitre au même titre que les quatre autres du roman. Le moteur en est la bibliothécaire, personnage intuitif qui met en œuvre une empathie précise. Ses paroles sont sobres mais ciblent l’essentiel. Leur force réside dans une capacité d’écoute qui fonde la justesse du diagnostic psychologique. Elle repère, dans les répliques de l’autre, les mots qui font signe — ceux qui permettent d’entendre ce qui ne se dit pas. Elle perçoit les émotions avec finesse et reformule fidèlement ce qu’elle identifie de l’expérience de l’autre, en évitant les suppositions et les jugements. À partir de ces mots, de ces émotions, elle comprend le cadre de référence de l’autre et lui propose un dispositif médiateur : un livre et un petit objet en feutre de laine, dont la fonction est précise : amener le cœur à méditer.
Interrogée sur les modalités de ses choix, elle avoue se laisser guider par l’intuition et l’inspiration — geste littéraire séduisant, qu’il faut néanmoins distinguer d’une pratique clinique : dans un cadre thérapeutique réel, cette intuition ne dispense jamais d’une indication réfléchie et d’un discernement sur ce que le texte proposé peut mobiliser chez le sujet. C’est la manière dont la bibliothécaire met fin à ses « entretiens-consultations » qui illustre le mieux une conception féconde de la construction du sens : chacun des protagonistes du roman trouve à l’objet miniature et aux mots du livre choisi une signification qui lui est propre, sans lien nécessaire avec l’intention initiale de l’autrice. Le sens à donner à l’expérience de vie est à construire ; il n’est jamais définitif et relève, en dernier ressort, de la responsabilité du sujet lui-même.
À la question de la bibliothécaire — « Qu’est-ce que tu cherches ? » — Tomoka reste muette. Mais la question n’a pas manqué de résonner dans son esprit au-delà de la demande de conseil explicite : « je cherche un but qui me motive à travailler ; je cherche ce dont j’étais capable ». La bibliothécaire répond à cette demande latente : elle recommande un album de jeunesse de la culture populaire japonaise, Guri et Gura de Rieko Nakagawa, dans lequel deux souris confectionnent un gâteau — le Castella — à partir d’un œuf géant trouvé dans la forêt. Elle lui offre aussi une poêle miniature en feutrage de laine. Ces deux objets symboliques deviendront les repères vers lesquels convergeront tous les événements de la vie quotidienne de Tomoka, dans le tâtonnement de sa recherche de signification.
Pendant sept jours consécutifs, Tomoka tente de cuisiner le fameux gâteau du livre, et échoue. Ce n’est qu’au septième essai qu’elle le réussit, grâce à son implication et à ses efforts. Cette réussite modeste est essentielle : sur le plan psychique, le mouvement vers le vrai Self ne vient pas d’une illumination soudaine, mais d’une traversée patiente de la frustration. C’est par le travail répétitif, l’expérimentation et l’acceptation de l’échec que les résistances cèdent.
En se réappropriant ses gestes, Tomoka remet de l’ordre dans sa vie : elle prépare ses repas, range son appartement, s’inscrit à un cours d’informatique. Elle réalisera que le rapport à l’autre et aux diverses activités est à l’image de celui qu’on établit avec soi-même. « Je vous remercie pour Guri et Gura et la poêle… Vous m’avez appris des notions essentielles », dit-elle à la bibliothécaire. En réalité, elle les avait trouvées par elle-même, en se donnant le droit de relier ses activités à son vrai Self, à l’investissement de l’action, et non plus à son faux Self, au paraître. Ce faisant, elle a appris à écouter attentivement les paroles des autres, à observer rigoureusement les démarches, à expérimenter et à dépasser la frustration. En cessant de « se presser et de vouloir dépasser ses limites coûte que coûte » pour complaire à son faux Self, elle découvre la satisfaction d’un équilibre dynamique dans sa vie personnelle et professionnelle, fondé sur le plaisir d’apprendre et l’authenticité du lien — celui, précisément, que Winnicott associe au sentiment d’être réel.
Pistes de réflexions pour votre propre parcours
- Que signifie pour vous votre métier, au-delà de sa justification sociale ou de son prestige ?
- Mettez-vous votre vrai Self dans l’exercice quotidien de votre activité ? De quelle manière cela se traduit-il ?
