Le chemin de l’amour au désamour

Fabienne BRUGERE, Désaimer : Manuel d’un retour à la vie, Éditions Flammarion, Paris, 2024.

Dans ce livre Fabienne Brugère interroge l’expérience des sujets qui se séparent : comment une relation amoureuse, d’abord porteuse de promesse, en vient-elle à s’éteindre et à se retourner en désamour. L’enjeu n’est pas seulement la fin d’un couple mais la traversée subjective d’un processus qui réorganise le rapport à soi, à l’autre et au monde, ce qui rejoint directement la clinique des ruptures, des passages à l’acte et des dépressions de séparation.

1.0 Qu’est-ce qui est vécu par les sujets qui se séparent ? Pourquoi et comment l’amour peut-il s’éteindre ?

1-1. L’amour est difficile à définir tant ses figures sont multiples. Il est une valeur par sa proximité avec le désir et le bonheur. Mais il est aussi passion violente, déchirante et scandaleuse lorsque sujet amoureux et objet aimé ne coïncident pas.

Le désamour, lui aussi est difficile à circonscire. Car désaimer commence avec une vie devenue quasiment nulle, dépouillée, où le sujet est férocement abîmé dans le couple. Lorsqu’il est réussi, ce processus guérit d’un amour qui n’est plus satisfaisant parce qu’il n’est plus réciproque ou parce qu’il fait plonger dans le chagrin et le désespoir.  

1-2. On ne sent pas venir le désamour. Chacun entretient l’illusion de l’amour qui nie toute transformation tant les cultures inculquent et entretiennent un déni de réalité à coups d’histoires mythologiques et de contes dès l’enfance. Or, toute illusion fait perdre tout repère et rend tout atterrissage périlleux. Que l’on soit à l’initiative de la fin de l’amour ou qu’on le subisse, le désamour fait vaciller la grande illusion de l’amour-passion. Les scènes de dispute, d’ennui et de silence sont les clignotants rouges qui signalent la fin de cette illusion.

1-3. Tout commence par le dialogue qui se pervertit, car le dialogue est fait de réciprocité, de respect et d’éthique.  Dans la dispute, les deux paroles s’abîment dans la rivalité. Chacun met en avant des vérités et les adresse à l’autre. Le désaccord des vérités s’exprime par des paroles et des gestes à travers lesquels chacun veut avoir le dernier mot. Si le couple laisse surgir les non-dits installés, le désamour peut être écarté pour un certain temps. Mais si la disjonction des univers est très grande, le lien affectif se disloque. Le moindre détail devient un sujet d’affrontement, de basculement dans l’escalade verbale qui frappe l’autre comme un coup de poing au visage. Aimer, c’est à la fois lier et affranchir. Il est à l’image de l’union sexuelle : être à la fois avec l’autre et en soi-même. Si la personne aimée est assurée de notre affection, elle trouve la force de se retirer tranquillement en elle-même pour s’ouvrir à soi. Mais lorsque la dispute s’installe, chacun des partenaires s’enferme en lui-même et ne s’ouvre plus à l’autre. Cela commence par une sexualité qui ne peut plus s’accomplir ; par la sympathie et l’attraction qui désertent les paroles et les gestes ; par la haine qui transparait dans les regards et par les corps qui se tendent.

1-4. Ennui, vacuité et panne de l’entre-deux. Après la phase de dispute, l’ennui s’installe comme modalité chronique de la vie à deux. Or, vivre à deux, c’est justement apprendre à déjouer cet ennui, à le circonscrire, à ne pas faire qu’il devienne un mode de vie.

Quand l’ennui se propage, une sorte de malaise difficile à définir devient quotidien car l’ennui anesthésie l’être en faisant taire les passions. Le temps lui-même change de consistance ; il devient un temps sans fin où le futur s’est absenté.

L’expérience de l’ennui en présence de l’autre tient au plus profond de l’entre-deux d’une relation en panne. L’intimité s’absente car l’intime est relationnel. Ni amour, ni haine, juste une grande vacuité extrêmement dangereuse pour conduire sa vie. Le présent est ramené à un moment angoissant qui laisse pressentir l’absence redoutable du monde du désir ; ce que l’on peut lire comme un temps de désinvestissement progressif de l’objet. L’ennui signale un début de désillusion. On quitte l’intensité d’un attachement parce que l’on aperçoit des limites, des incompatibilités, des malentendus.

1-5.  Silence et inexistence de la conversation. Le silence qui suit ne se réduit pas à l’absence de paroles, mais indique une absence d’égards, une décision implicite de taire ce qui pourtant mériterait d’être dit. Quand ce silence se substitue durablement à la conversation, il consacre une vie commune qui n’est jamais advenue faute d’une conversation qui ne s’est jamais produite. Les sujets cohabitent sans jamais vraiment se rencontrer dans un échange de mots décisifs, ce qui dans une perspective clinique, renvoie à une impossibilité de symboliser le conflit et de transformer le lien par la parole

2-0. Trois « D » : structure du processus. La dispute, l’ennui et le silence constituent les signaux d’alarme d’un processus qui peut se résumer en trois modalités : déception, distance et détachement. Ces modalités décrivent une dynamique de désinvestissement progressif de l’objet et de reconfiguration du lien, qui n’est pas sans analogie avec les mouvements successifs d’un travail de séparation et de deuil tel que la clinique les repère.

2-1. Déception et retour à la réalité. La déception se présente d’abord sous la forme d’une insatisfaction. Elle vaut comme un retour cruel à la réalité. On sait que l’on ne saurait attendre davantage. Dans la relation amoureuse ; il y en a toujours un qui aime trop. L’amour ne tient pas dans l’émerveillement devant une personne mais dans l’effervescence de l’imagination qui associe une personne à notre vie, à nos passions et à la jalousie. Ce qui montre que l’amour reste structuré par des scénarios imaginaires dont la déception révèle les limites et les impasses.

2-2. Distance affective et vie « comme si ». La déception mène au désenchantement, qui installe une distance : distance physique, émotionnelle.

Cette distance peut être entretenue par un couple comme un mode de vie. Elle est une manière de faire valoir à la société une vie « normale ». C’est que le couple est un système politique, social, familial, économique, qui n’a rien à voir avec l’amour. La distance qui écarte de l’amour, peut faire durer le système. Mais elle repose sur un abandon consenti du désir : ne plus entendre, oublier, laisser sans orientation, livrer au silence le champ des forces affectives au fond de soi-même. 

La distance affective signale la présence d’affects tristes. En devenant douloureuse, l’affectivité mérite alors une distance car elle fait mal, amoindrit la puissance de vie. Elle peut parfois devenir un jeu de dissociation lorsqu’on continue à dire « je t’aime » alors que nos sentiments sont ailleurs. Combien de temps peut-on vivre bien dans le « comme si » ?

2-3. Détachement et non-souveraineté du sujet. Le détachement, loin d’être purement volontaire, engage un jeu complexe d’émotions et de motifs, pouvant prendre une tonalité tragique lorsque le sujet ne parvient pas à se détacher d’un objet qui le fait souffrir. Les sujets qui s’attachent, se détachent, aiment quelqu’un qui ne les aime pas ou plus, apparaissent comme non souverains, pris dans une logique où la raison ne maîtrise pas la vie affective, ce que la psychanalyse formulerait en termes de dépendance à l’objet, de répétition et de conflictualité pulsionnelle.

3-0. Liaisons dangereuses et asymétrie. Les liaisons conjugales sont qualifiées de dangereuses en raison de l’asymétrie fréquente des positions d’amour, sur fond d’inégalités sociales et de genre. Trois configurations se détachent comme particulièrement déstabilisantes pour le lien : l’infidélité, le mensonge et le désir de changer de vie, chacune mettant à nu une faille dans la confiance, la constance ou l’adhésion à la forme-couple.

3-1. Infidélité : meurtre du couple et besoin d’aimer. L’infidélité est le début du meurtre du couple, une manière de mettre de côté un engagement qui pèse sur les épaules. Elle commence par un détachement qui ne souhaite pas se dire. Elle est ce moment où l’on commence à prendre le large eu égard à ses engagements. Elle est le surgissement d’une rupture dans le temps de la confiance et/ou de la constance. Mais l’infidélité signe à la fois une absence d’amour et un besoin d’aimer. Elle peut être considérée comme un besoin de vivre ce qui est impossible dans une vie de couple. Il s’agit de se trouver soi-même, d’éprouver le principe de plaisir, d’être fidèle non pas à l’autre mais à son propre désir. L’une des causes du désamour est une relation à soi qui n’arrive pas à s’exprimer dans le tissu des relations existantes. Du point de vue psychanalytique, l’infidélité confronte à la question du clivage, du double lien et des scénarios de satisfaction pulsionnelle hors-couple.

3-2. Mensonge, rupture d’authenticité et pacte de confiance. Dans « mensonge », il y a « songe », comme si primait la possibilité d’inventer, d’imaginer. Mais le mensonge dans la relation amoureuse ou conjugale rend réellement cette liaison dangereuse tant il vaut comme une rupture de l’authenticité dans le lien. Cette rupture est d’autant plus radicale lorsque le mensonge cache l’infidélité car le désir n’autorise pas tout ; il suppose de vivre et d’assumer ses désirs.

La dissimulation fonctionne comme manque de considération et de respect et laisse transparaitre quelque chose de l’autre qui peut le transformer en ennemi. Ce qui renvoie aux basculements rapides entre idéalisation et persécution dans les économies psychiques fragiles.

3-3. Désir de changer de vie : tempête biographique. L’injonction pressante de monter à bord du navire conjugal et de prendre les flots est le signe de la réussite sociale dans le monde extérieur. Mais le désenchantement face à l’ordonnancement quotidien fait que nous n’adhérons plus à une vie figée de carte postale. Le désir de changer de vie devient oppressant. On désire réorganiser sa vie affective, expérimenter à nouveaux frais ses affects, mieux les connaître pour changer les expériences. Changer de vie interrompt le fil d’une croyance en une vie telle qu’on l’a menée jusqu’alors. Cette perte fait violence à l’individu, elle le déstabilise car elle fui fait perdre toutes les conditions qui rendaient une vie vivable. La tempête surgit alors comme le mal qui remplace le bien ou le chaos, l’ordre. Elle est violente car elle semble arriver brusquement comme une rupture, alors même qu’elle couvait. Quand elle se déclenche, elle clôt généralement un chapitre de vie : vente de la maison ou de l’appartement familial, mise en carton de longues années passées ensemble. Il s’agit de vider les lieux et d’oublier le coefficient affectif qui faisait tout tenir, ou de transformer des affects joyeux en affects tristes, l’amour en haine. Le désamour s’accompagne d’une violente réécriture de l’histoire du couple.

4-0. Violence du désamour et contrainte sociale. Quand le sol se dérobe parce que des liens se défont sans raison apparente, le désamour devient un processus vécu comme une violence.

La dispute et ses conséquences forgent le lieu par excellence de cette montée de la violence qui vaut comme une contagion de la parole, de tout geste, de tout acte, jusqu’à la dévastation[1]. Dans certains couples, l’amour se transforme en ressentiment de la part de l’un, en forme de repli sur soi et son travail de la part de l’autre. Une ligne de séparation se creuse irrémédiablement. Elle tient souvent à une inversion de genre dans un couple hétérosexuel lorsque la femme réussit professionnellement alors que l’homme peine à le faire. Ce qui produit une violence spécifique à travers laquelle la femme semble toujours être l’accusée, celle qui trouble le jeu social habituel du mandat masculin. Il n’y a ni bourreau ni victime dans ce désamour. La violence qui s’exprime n’est pas seulement intersubjective mais aussi sociale, liée aux mandats de genre et au coût psychique du non-conformisme.

[1] Le film anatomie d’une chute met en scène cette incandescence de la violence.

4-1. Colère : refus, offense et demande de réparation. Le sujet du désamour est un sujet en colère, souvent, nécessairement. La colère désigne toujours une relation contrariée entre soi et les autres, soi et le monde. Elle témoigne d’un refus qui vaut comme une décision, décision de ne plus accepter ce qui parait soudainement inacceptable. La violence qui manifeste la colère a une raison principale : l’offense. Être en colère, c’est se sentir offensé, humilié, non estimé. S’il y a toujours un motif à la colère, il y a aussi un interlocuteur envers qui elle est dirigée : elle est toujours imputation de responsabilité.

La colère est une manière paradoxale et parfois désespérée de demander réparation quand l’irréparable a été accompli. Elle est un appétit de vengeance à cause de ce qui apparaît comme un acte de dépréciation non méritée. Elle peut devenir une énergie salvatrice, à condition qu’elle soit la plus juste possible, que sa violence soit contenue, qu’elle soit appropriée. Ce qui pose la question clinique de son élaboration symbolique.

4-2. Haine : conversion des énergies d’amour. La haine y a sa place dans le désamour puisque désaimer, c’est défaire un lien d’amour. Elle témoigne d’une asymétrie qui s’est creusée, d’un amour insatisfaisant, devenu impossible, mais qui n’a peut-être pas encore disparu. Dans l’épreuve du désamour, il semble normal de haïr ce dont on se détache, tant le détachement est souffrance.

De l’amour à la haine, c’est une conversion des énergies pulsionnelles qui se joue car la haine inverse l’intensité d’un lien, transforme une relation positive en relation négative. L’hostilité décroît à mesure que le travail du désamour progresse, illustrant l’ambivalence fondamentale amour/haine et la nécessité d’un temps pour que l’objet soit désinvesti sans rester figé dans la haine.

4-3. Culpabilité : entre bien mal et travail psychique. La culpabilité s’avère être une manifestation puissante du passage obligé de l’attachement au détachement. Elle est une dimension naturelle du sujet moral, un moment où l’on se demande : « Ai-je bien fait de faire cela, de dire cela ? »

Le soi encore attaché explore la possibilité de la faute commise aux yeux des autres et du monde. La culpabilité signale une expérience du mal qui nous hante. Soit, on a abandonné l’autre. Soit, on l’a négligé ou oublié. Si le désamour revient à quitter les lieux d’un amour devenu impraticable ou éteint, alors il suppose de cerner ce qui fait mal. Le sentiment de culpabilité exprime un rapport au mal, mais aussi au bien : une volonté de faire bien ou mieux, un regret de n’avoir pas bien fait. Le sujet est alors tenu de manière complexe sur une échelle mouvante du bien et du mal. Cela interroge d’un point de vue psychanalytique la place du surmoi, le risque de « mélancolisation » et la possibilité de transformer la culpabilité en responsabilité assumée plutôt qu’en auto-accusation infinie.

5-0. Crise et ontologie de l’accident. Le désamour cristallise une crise où le sujet fait l’expérience d’un accident existentiel qui le fait passer par une expérience négative, dévastatrice, l’empêchant soudainement d’instituer un commun à égalité avec d’autres. Il faut brusquement pouvoir vivre autrement, d’autant qu’il reste une mémoire, des souvenirs, une absence qui s’expérimente et rappelle la présence. Et l’après, qu’il faut inventer, s’avère toujours un risque existentiel. 

Désaimer suppose une dynamique du sujet ; car non seulement, il faut vider les lieux, mais il faut occuper d’autres lieux, apprendre à habiter ailleurs malgré souvent des vies d’habitude, de confort social ou moral, et qui ont pu nous éteindre.

5-1. Juste distance, souci de soi et limite stoïcienne. Le travail de l’attachement au détachement, ne peut se faire sans un diagnostic du présent, une prise de conscience de la réalité, une appréhension de la réalité du monde. Accepter le monde, c’est adhérer à la parole stoïcienne : « il y a des choses qui dépendent de nous ; il y en a d’autres qui n’en dépendent pas ». Ce qui dépend de nous, c’est la manière dont nous appréhendons toutes ces choses qui ne dépendent pas de nous. Comment nous attachons-nous ou nous détachons-nous des autres et du « monde » ? Telle est la question. Comment élaborer patiemment une conscience de nos attachements qui nous permettra d’éviter la douleur et de vivre le plus heureusement possible ?

Épictète nous dit : « si tu embrasses ton enfant ou ta femme, dis-toi que c’est un être humain que tu embrasses ; car, s’il meurt, tu n’en seras pas troublé ». Il semble nous dire que le désamour s’accomplit déjà dans l’amour, un travail qui nous enseigne la mesure, le principe de réalité. Le verso du juste attachement est un juste détachement.

En nous faisant éprouver une juste distance à l’égard du « monde », le désamour nous permet dans le même temps l’instauration d’un rapport à soi, d’un souci de soi. Ce souci de soi commence par une forme de gouvernement de soi : ne pas se laisser emporter ou dévaster par les événements qui affectent nos vies. On instaure une juste distance à l’égard de tout ce qui nous conduit généralement vers l’excès ou l’abus tout en évitant le risque de rabattre le travail inconscient de la perte sur un idéal de maîtrise, potentiellement défensif.

5-2. Travail de deuil et éthique du désamour. Désaimer implique un véritable travail de deuil. La mélancolie n’est pas un travail de deuil car elle maintient le sujet endeuillé dans l’imaginaire du lien perdu.

Le « travail de deuil » en revanche peut valoir comme une éthique du désamour. Il est une manière de respecter la réalité de la perte tout en se libérant progressivement de l’emprise de l’objet par la mise à distance des émotions qui nous emmènent dans le mur.

Conclusion

Aimer après avoir désaimé, suppose de faire l’expérience de la perte d’un amour et de la fin d’un certain imaginaire du couple pour en dégager un héritage psychique inédit. Cet héritage – ce que le sujet sait désormais de l’amour, de la haine, de la culpabilité et de la distance – permet d’envisager de nouveaux liens, non plus sous le signe de l’illusion d’égalité passionnelle, mais à partir d’une autre économie du désir et du souci de soi.

Publications similaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *