L’amour : une rencontre complexe

Une crise dans le couple est souvent à l’origine d’une consultation pour comprendre ce qui se joue – ou s’est joué – dans la rencontre amoureuse. Écoutons ce que Sigmund Freud et Jacques Lacan nous disent au sujet de l’amour et de la relation amoureuse pour confronter leurs dires à nos propres expériences. 
 
De nos jours, de nouvelles figures de l’amour s’inscrivent dans un devenir où la place de la femme change, les identités sexuelles vacillent, les familles se décomposent et se recomposent et les valeurs traditionnelles s’érodent.
L’amour apparaît plus précieux que les relations sexuelles qui débutent précocement. La jouissance des corps s’accompagne, comme dans une sorte de compensation, d’une certaine idéalisation de l’amour qui est mis en place de vérité. A l’image des objets de consommation courante, à la moindre faille, on change le partenaire car « ce n’était pas lui, ce n’était pas elle » et l’on ne s’arrange pas. L’amour, lui, reste l’exception à l’horizon, le mirage inaccessible. Mais qu’est-ce que l’amour ? Qu’est-ce qui rend la rencontre amoureuse si complexe ? 
 
 
1Pour désigner le fait amoureux, Freud emploie le mot allemand Liebe dont l’équivalent français est « l’amour normal » celui que le mythe d’Aristophane met en scène à savoir un partage de l’être humain en deux moitiés qui cherchent désespérément dans l’amour leur unité perdue. Il écarte le mot Verliebtheitéquivalent de « l’amour ordinaire » qui est l’amour fascination au feu duquel chacun.e de nous n’a pas manqué de s’y brûler un jour. 
L’Éros freudien (ou désir d’union) a une origine libidinale (ou sexuelle). Il est de nature pulsionnelleet se fonde dans les relations infantiles comprises comme satisfaction de besoins biologiques. 
La libido serait d’abord auto-érotique avant de s’investir dans le Moi pour pouvoir se déplacer vers l’objet (la personne aimée). Freud assigne donc la raison de l’amour à l’obtention du plaisir. On aime son corps pour obtenir du plaisir d’organe et on aime le Moi pour avoir incorporé l’objet source de plaisir. L’amour initialement serait un mouvement vers l’objet dispensateur de plaisir. 
 
2Pour Freud, « l’homme n’a que deux objets primitifs : lui-même et la femme qui s’occupe de lui ». Ce qui établit deux types d’amour : l’amour narcissique et l’amour par étayage. L’amour narcissique se réalise selon l’une des modalités suivantes : on aime dans l’objet ce que l’on est soi-même, ce qu’on a été ou ce qu’on voudrait être. Dans l’amour par étayage, on cherche à retrouver dans l’objet aimé un trait de la femme qui nourrissait, ou un trait de l’homme qui protégeait. 
 
3Freud nous dit que le vécu dans la rencontre amoureuse diffère d’une identité sexuelle à l’autre. Cette identité se construit à l’intérieur de la première relation à l’autre, celle de la dyade mère-enfant. Une asymétrie de pouvoir caractérise ce premier lien fusionnel : l’omnipotence et la protection de la mère plonge l’enfant dans une expérience passive de plaisir. D’où la pénible et longue lutte ultérieure pour la conquête de l’autonomie et pour refouler l’attraction liée aux expériences de plaisir dans la passivité. 
Le processus de désidentification de la mère s’avère plus facile pour le garçon en raison du sexe biologique, garantie emblématique de l’identité masculine. Le garçon éprouvera une angoisse de castration à chaque fois qu’il ressent le risque d’être absorbé dans l’identité féminine de la mère du fait que le pénis devient une promesse de supplanter le pouvoir de la mère. 
Si le garçon se sent respecté par la mère, l’envie de pouvoir qu’il lui suppose sera moindre. Dans le cas contraire, un imago maternel terrifiant peut rester dans l’inconscient du garçon comme une menace vitale. Cet imago qui rappelle l’expérience primaire de soumission obligée, peut ressurgir à l’âge adulte dans toute situation de confrontation au pouvoir. Il entraînera aussi toutes sortes de perversion dont le machisme qui est une posture défensive immature. Le « macho » brandit le pénis comme fétiche pour neutraliser l’imago maternel légitimant le mépris voué à toutes les femmes. 
 
4Au cours du processus de maturation, l’angoisse de castration réapparait dans le cadre de la relation triangulaire parents – enfant. Pendant la période œdipienne, le garçon ne craint plus d’être absorbé par l’identité féminine de la mère ; sa peur aun autre objet, celui des désirs incestueux. L’interdit qui en résulte instaure une sorte de clivage entre amour et sexualité. Le garçon refoule la sexualité pour n’adresser à la mère que sa tendresse. Ce n’est qu’à l’adolescence que le courant tendre et le courant sexuel vont tendre à s’unir en s’adressant à un objet choisi à l’extérieur de la famille. Toutefois, si la mère a été trop intrusive, fragilisant le processus d’individuation, le garçon n’accède pas à un statut identitaire autonome adossé à son identité anatomique. Seule la certitude de posséder le pénis pour s’en servir pour son plaisir sans contrainte, constituera la preuve d’autonomie. La tendresse dans ce cas de figure, représentera une menace implicite par le risque de soumission affective qu’elle génère. 
A noter que le processus de clivage (amour vs sexualité) ne se réduit pas facilement en raison de la fixation libidinale à la mère. Là où l’homme aime une femme sur le mode œdipien de l’amour maternel, il respecte, idéalise mais il est en difficulté avec le désir. Ce désir n’est cependant jamais aussi fort que lorsqu’il s’adresse à une femme qui ne peut avoir de trait commun avec la mère. D’où la connotation de femme légère, impure. Le processus de maturation au masculin consiste à réduire progressivement ce clivage.
 
5Qu’en est-il du processus de maturation au féminin ? Dans la version moderne de la théorie freudienne du développement psychosexuel au féminin, la mère joue un rôle triple dans la construction de l’identité de sa fille. Elle est l’archétype primaire d’identification, le noyau idéal du Moi et le premier objet d’amour. Les aléas de cette relation détermineront 3 types d’angoisse chez la fille : l’angoisse d’accès, l’angoisse de diffusion et l’angoisse de pénétration. 
Le 1er type d’angoisse est lié à l’anatomie. N’ayant pas accès à ses propres organes génitaux, il y a difficulté à intégrer leur représentation mentale d’autant plus que l’accès tactile nécessaire pour le développement de cette représentation est souvent entravé par l’interdit maternel d’explorer manuellement cette partie du corps. De plus, dans la majorité des cultures, les mères n’ont pas un nom spécifique pour désigner l’appareil génital féminin.  
Le 2ème type d’angoisse réfère à la diffusion des sensations dans l’appareil génital féminin ; celle-ci ne facilite pas la discrimination cognitive. Les 3 zones sont rarement différenciées ce qui rend l’expérience d’excitation endogène confuse. Cette confusion entre en collision avec la difficulté d’individuation psychique. 
Paradoxalement si l’identification primaire à la mère installe un noyau identitaire sexuel solide, le processus d’individuation s’avère confus. Il s’agit pour la fille de devenir femme tout en devenant différente de sa mère idéalisée. Ce qui occasionne une régression identitaire quand un « non » s’impose pour aller à l’autonomie. D’où les mouvements psychiques contradictoires (régression et recherche de maîtrise) qui rendent hautement conflictuelles la relation mère-fille. 
Quant à l’angoisse de pénétration, elle s’articule au vécu d’excitation diffus et envahissant qui rend difficile la possibilité de maîtriser les limites dedans/dehors. 
 
6Ainsi pour s’individuer, la fille doit se dégager de la triple emprise maternelle : identitaire, idéale et objectale. Le choix du « prince charmant » sera donc déterminé par les manifestations psychiques inconscientes du processus d’individualisation. L’objet d’amour pour la fille devra être digne de confiance pour jouer (au niveau conscient) le rôle de médiateur face à l’espace social et celui de médiateur dans l’exploration de l’espace intime anatomique et psychique (au niveau inconscient). 
Quant au niveau objectal, la constitution biologique de l’appareil génital féminin n’oblige pas la femme à passer par le phallus pour jouir. C’est l’idéal du Moi infiltré par des impératifs de soumission à l’objet d’amour qui la pousse à désirer et à vouloir trouver la jouissance par l’homme qu’elle aime. C’est donc l’amour qui est à la base de la castration de la femme puisqu’il l’empêche de réaliser l’idéal de plénitude et la pousse au sexuel. 
 
 
En résumé, le processus de construction de la sexualité au masculin comme au féminin ancre la relation d’intimité dans une perspective paradoxale qui favorise le lien entre haine et amour, entre lien libidinal et pulsion agressive. Le désir de sécurité s’oppose à la peur d’être happé dans une relation qui risque de compromettre l’identité personnelle ; et l’excitation combine l’intention de séduction et le risque de frustration. 
Le choix de l’objet dans la rencontre amoureuse s’avère être second ; il n’est que la répétition toujours inadéquate du lien avec les premiers objets d’amour. Un simple trait qui rappelle inconsciemment « la femme qui nourrissait » ou « l’homme qui protégeait » suffit pour déclencher le sentiment amoureux. 
Tout objet d’amour serait toujours un substitut décevant ; le seul objet qui convienne – à savoir la mère ou le père – est interdit. Derrière le choix conscient de l’objet d’amour, c’est le projet inconscient qui prime, nous dit Freud. La rencontre amoureuse est complexe du fait que la perception des messages implicites, est guidée inexorablement par les désirs infantiles inassouvis. Ce sont des traits significatifs non perçus de façon consciente qui repèrent et localisent l’objet déclenchant l’événement amoureux. En même temps, cette perception subliminale informe les défenses dressées contre les angoisses identitaires. 
 
8Voyons maintenant ce que Lacan nous dit au sujet de l’amour. Pour lui, l’amour n’est pas « un » ; il s’incarne dans 3 figures principales à l’intérieur desquelles il connaît des modulations. 
Au départ, il y a « l’amour passion » qui serait la répétition du processus de « captation par l’image » que l’enfant expérimente entre 6 et 8 mois. A cet âge, l’enfant réalise que l’image réfléchie par le miroir, c’est lui. Toutefois, il confond à ce stade l’être avec l’image extérieure
Dans « l’amour passion » nous dit Lacan, le sujet place l’objet aimé à la place de cette image réfléchie, occasionnant une confusion entre image de soi et image de l’autre. Il n’y a pas de lien mais une substitution. 
Placé dans une position d’idéalité, l’autre devient pour le sujet la caution de sa propre valeur. Le Moi s’appauvrit au profit de l’être aimé. 
La 2ème forme de l’amour situe la relation à l’objet de l’Éros non plus au niveau imaginaire mais au niveau symbolique. C’est une relation qui se situe dans le cadre d’un « échange liberté-pacte » qui s’incarne dans la parole donnée et qui de ce fait transcende l’engluement dans le narcissisme.
Dans ce mode particulier de désir amoureux, l’un veut devenir pour l’autre « un objet qui ait pour lui la même valeur de limite qu’à par rapport à sa liberté, son propre corps ». En d’autres termes, l’un veut devenir à la fois, ce qui cause le désir chez l’autre et ce qui le structure comme le corps structure le sujet puisqu’il est à la fois le lieu du désir et sa limite. 
La 3ème forme de l’amour est « l’amour don actif ». L’amour et le désir, nous dit Lacan, ont face à l’objet, deux aspirations différentes. Le désir vise la satisfaction alors que l’amour vise l’être de l’autre. Aimer pour Lacan, « c’est aimer un être au-delà de ce qu’il parait être ». 
Le désir dans cette forme de l’amour n’est plus de l’ordre de la satisfaction d’un besoin biologique simple. Le sujet ne recherche pas un complément sexuel mais un objet d’amour qui fait fonctionner son désir. 
Cet état de fait, on l’a connu dans la prime enfance. L’enfant naissant dans le monde du langage est sommé d’articuler sa demande en passant par les lois du langage pour adresser à quelqu’un les besoins qui l’assiègent. Très vite le petit d’homme comprend que derrière son cri d’affamé, la mère entend autre chose ; elle entend une demande d’amour. Et réciproquement, la mère par sa présence, au-delà des soins qu’elle dispense, lui signifie son amour. Ce que le petit sujet demande, au-delà de la satisfaction du besoin, c’est que l’autre de l’amour le situe comme aimable afin qu’il puisse aimer à son tour. Il s’agit d’une demande pure, inconditionnelle. Lacan déduit de cet état de fait que de l’amour, on ne peut recevoir et donner que des signes et qu’au-delà du signe, le désir vise en réalité une inconnue. Que me veut-il ou que me veut-elle ? Pourquoi moi ? Telles sont les questions que se posent tout amoureux ou amoureuse. Quand on aime nous dit Lacan, il ne s’agit pas de sexe. Le désir est l’excès par rapport à la demande, ce reste inassouvi qui ne peut jamais être complètement satisfait. C’est que la question du désir est d’abord déposée dans l’autre : « le désir de l’homme, c’est le désir de l’Autre », nous dit Lacan. En d’autres termes, le sujet désire à traversl’Autre, selon ce que l’Autre désire, ou pour se faire désirer par l’Autre. Le désir n’est jamais pur, individuel ou naturel : il est toujours structuré par l’Autre (le langage, le parent et/ou le social). Le sujet ne désire pas un objet en soi, mais ce que cet objet représente pour l’Autre. Ainsi comprendre son désir c’est traverser ce que l’Autre en a fait.  
 
9Ce désir qui est au-delà de l’objet de la demande, Lacan l’appelle la chose. Celle-ci serait une place vide qui creuse le lit des objets à venir qui sont à penser non pas comme des objets visés par le désir mais comme des objets qui causent le désir. 
Lacan nous dit que c’est la prise de l’être humain dans le langage qui dénature toutes les fonctions naturelles de l’homme et les met à distance de l’instinct. En effet, pour avoir accès au désir, l’être humain se doit de renoncer à la pleine jouissance et c’est la loi universelle de la castration qui indique le chemin de cette renonciation. Il s’agit de renoncer à retrouver la chose : renoncer à la mère qui est interdite et par conséquent renoncer à tout ce qui pourrait faire office de souverain bien qui serait de l’ordre de l’unité originelle. 
A cette pleine jouissance se substitue un leurre ; ce leurre n’est autre que la jouissance phallique càd une jouissance qui ne peut s’exercer qu’au travers de toute une élaboration qui met en jeu le langage et qui doit faire détour par le fantasme. C’est ce détour même qui rend possible la satisfaction sexuelle, satisfaction qui connait une réalisation différente selon qu’on est homme ou femme. Si l’homme est cantonné à la jouissance phallique, la femme ne l’est pas. Cette dissymétrie foncière entre les sexes nie la complémentarité entre les deux sexes dont les jouissances sont incommensurables. On ne peut faire Un dans l’union sexuelle puisque le rapport entre les deux sexes est de l’ordre de la boiterie, de l’aléatoire, du leurre qui est le lot de l’être parlant. C’est à partir de là que se met en route la dialectique du désir. Là où le sexe ne peut faire Un avec deux, l’amour le peut. L’amour vise à faire suppléance.
La rencontre amoureuse ressemble au jeu de la mourre, nous dit Lacan. Tout comme ce jeu, l’amour intrique intimement rencontre et hasard. L’amour touche au réel dans le bref instant suspendu de ce pur événement de rencontre entre deux signifiants de l’inconscient. 
 
En résumé, le choix amoureux que l’on voudrait parfait et définitif, ne correspond au mieux qu’aux attentes du moment présent et à l’état de maturation actuel. Derrière le choix de l’objet d’amour, c’est le projet inconscient qui prime. Ce sont les désirs infantiles inassouvis qui repèrent et localisent l’objet. Dans le même temps, cette perception subliminale informe les défenses dressées contre les angoisses identitaires. Seul le dégagement face aux angoisses liées à l’identité sexuelle permet de faire un choix d’objet éclairé. 
Par ailleurs, la relation avec le bon objet favorise la réussite du travail d’intégration de la pulsion par le Moi, rendant possible la convergence vers l’objet d’amour descourants érotique et tendre. 
Ce sont ces deux conditions réunies qui garantissent l’équilibre entre l’amour de l’objet et l’amour de soi. Le désir de fusion sera comblé sans mettre en danger la certitude de l’autonomie et de l’intégrité du Moi. 
Les couples qui durent et qui ont le sentiment d’avoir réussi le choix de leur vie, sont selon la psychanalyse ceux qui réussissent à faire une série d’ajustements mutuels qui remettent en phase les aspirations de l’un et de l’autre au sein d’une alliance qui évolue au gré de leur maturation.

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