Faire face à la perversion

Faire face à la perversion, BASSET Lytta, éditions Albin Michel, 2025

L’ouvrage de Lytta Basset, explore les ressorts intimes de la perversion et les effets délétères pour la personne qui en est la cible. Pour l’auteure, il ne s’agit pas seulement de « repérer le pervers », mais de comprendre une dynamique relationnelle qui peut nous traverser tous à des degrés divers.

Cette synthèse s’adresse à la fois aux lecteurs non spécialistes, qui y trouveront des repères pour nommer ce qu’ils vivent, et aux cliniciens, qui reconnaîtront des enjeux familiers de la clinique du narcissisme et de la jouissance. Elle met en lumière, de façon accessible, les mécanismes d’emprise et les pièges qui guettent la victime, tout en insistant sur les ressources possibles. Enfin, le texte articule réflexion clinique, exigence éthique autour de la vérité et de la responsabilité, et chez l’auteure, une dimension spirituelle explicite sans prétendre confondre ces registres.

La pulsion de destruction est profondément ancrée dans la psyché humaine. Elle fait partie de l’arsenal de défense. Elle devient perverse lorsqu’on la dirige d’une manière répétée vers une personne ou un groupe qui en deviennent la cible. La pente de la perversion est glissante lorsqu’on n’y prend pas garde. Qui parmi nous, n’a pas dévalorisé, stigmatisé, critiqué un jour ou l’autre ? Qui ne s’est jamais vanté d’un exploit réalisé ? Qui n’a jamais éprouvé de la jalousie face au privilège de l’autre ? Qui n’a jamais culpabilisé, voire même diabolisé l’autre ?

Résister à la perversion, c’est accomplir son destin d’humain. Cette résistance commence par l’auto observation des intentions qui motivent nos comportements et nos discours ; car les manœuvres perverses que tout un chacun ne manque pas de manifester ou de subir dans les interactions avec autrui, restent « tapies derrière la porte ».

Mais qu’est-ce que la perversion ? Comment fonctionne ce mécanisme ? Quels sont ses leviers ? Quelles ressources peut-on lui opposer pour résister et demeurer humain ?

  1. La perversion est une maladie de l’être, elle révèle que nous n’avons pas existé assez aux yeux des personnes auxquelles nous avons été totalement dépendants. Elle consiste à inverser, intervertir la vérité et les rôles. Une ligne de division coupe le pervers du lien à l’altérité. Ce déni de l’altérité peut aller jusqu’à l’élimination physique. Blessé et ne supportant pas la souffrance qui lui a été infligée, l’être pervers apprend à expulser et à projeter sur l’autre ce qu’il n’a pas le courage de confronter en lui-même. Percevant ce dont il a horreur à l’extérieur, il prend en horreur la cible qu’il cherche désormais à détruire.
  2. Les personnes structurellement perverses ne constitueraient que 2 à 3% de la population mais elles auraient une forte influence dans les environnements où elles se trouvent. Le mécanisme de la perversion agit partout : dans les familles, les milieux professionnels, la politique, la culture, les médias, l’économie, etc. Ce mécanisme suit invariablement le programme suivant : intrusion, prédation, abus et destruction. La série noire a une direction. Il s’agit donc pour la cible de résister, de tenir jusqu’au bout pour inhiber le programme.
  3. Comment devient-on pervers ? La fabrique de la personne perverse commence dans l’universelle mégalomanie infantile et primitive.  Ce sont ces premiers temps qui construisent le narcissisme sain parce qu’on nous aura aimé, accepté, valorisé, reconnu dans notre unicité ; on aura vécu une relation authentique à l’autre. Mais toute carence dans la construction du narcissisme sain favorise un narcissisme pathologique. Celui-ci prendra plusieurs formes.

Si l’un des parents n’accepte pas notre différence, on aura du mal à accepter l’altérité n’ayant pas connu les joies de la relation humaine respectueuse de la différence de l’autre. L’enfant apprend à vivre comme dans un théâtre ; il interprétera un rôle acceptable par l’autre. Il n’aura pas appris à dire « je » parce que se positionner dans sa subjectivité occasionne le vertige du rejet et le sentiment d’anéantissement qui l’accompagne.

Une deuxième figure du narcissisme pathologique est l’Ego surdimensionné. L’absence de limites dans l’éducation, rend l’enfant incapable de se remettre en question du fait qu’il ne se heurte pas aux autres comme à des obstacles à son pouvoir. Le déni de l’altérité se met alors en place conduisant tôt ou tard à des comportements destructeurs. Fixé dans la fusion avec la mère, le père est évacué fantasmatiquement échappant au conflit œdipien et à l’imposition des limites à la toute-puissance infantile (ou la complétude du même). Le fantasme de toute-puissance se manifeste dans la vie ordinaire à travers des signes récurrents tels que monopoliser la parole, poser des actes qui objectivement évacuent l’autre ou ne conviennent qu’à une seule partie. Et lorsque de tels comportements sont contestés par autrui, certaines personnes n’admettront aucune critique, se retourneront contre les contestataires, leur signifiant qu’ils ne peuvent subsister à leurs yeux qu’en sacrifiant leur altérité.

L’impossibilité de faire confiance à autrui pour en attendre un plaisir toujours aléatoire peut aussi être à l’origine de la volonté de puissance. Une mère indisponible, non fiable rend l’enfant incapable de supporter la frustration et l’attente. La haine qui en résulte, grandit et pour se défendre contre le désespoir, l’enfant recourt au déni (ce qui ne le satisfait pas n’existe pas) ou à la projection (ce qui ne le satisfait pas, est expulsé dans un autre). A travers ces deux mécanismes, l’enfant cherche à se donner du « poids », à exister aux yeux des autres.

Le sentiment de culpabilité de la mère qui pense qu’elle doit pouvoir satisfaire à tous les besoins de l’enfant, donne à celui-ci l’impression qu’elle est toute-puissante. Or le parent omnipotent qui se sent coupable, encourage l’enfant à croire qu’il pourra tout recevoir comme un dû légitime.

Une troisième figure du narcissisme pathologique est celle du manque de confiance en soi. L’enfant, pour survivre dans un environnement familial ou social maltraitant, s’anesthésie pour ne plus ressentir la méchanceté. Ces premiers temps de lien avec autrui, installent les « normes interactionnelles » de ce qui sera acceptable ou ne le sera pas ; ce schéma normatif sera indélébile d’autant plus qu’il n’a pas été conscientisé par l’enfant. Si l’amour du parent a été conditionnel, un partenaire qui nous aime en raison de notre soumission ou de nos performances ne nous interpellera aucunement. L’enfant en nous aura appris à aimer les autres avec leur perversion. Pour survivre affectivement, notre vigilance a été obligée de se mettre en veille. Ce conditionnement occasionne un manque de confiance en soi car lorsque la vigilance a appris à s’endormir, on ne peut plus se fier à soi. C’est ainsi que la personne tombe dans le piège de la dépendance au regard de l’autre. Pour être acceptée par l’entourage, elle deviendra désormais une personne excessivement empathique, responsable ; elle rassure, protège, culpabilise facilement et cherche à donner le meilleur d’elle-même. En effet, pour échapper à l’anxiété due au refus du « je », on tombe dans le contrôle, renforçant notre mental illusionnant.

Si la perversion prend racine dans certaines relations abusives subies dans l’enfance (au sein de la famille, dans l’environnement social ou scolaire) et qui se rejouent indéfiniment de génération en génération, la perception qu’un abuseur est toujours une ancienne victime, ne devrait pas le déresponsabiliser. Une personne perverse (structurellement ou pas) se caractérise par le refus de porter la responsabilité par rapport à ses actes, par conséquent elle ne ressent aucune culpabilité. Or la considérer comme responsable, c’est « l’humaniser » ; car l’humain est essentiellement un sujet qui rend compte de ses actes, de la manière dont il a traité autrui mais aussi de celle dont il a accepté d’être traité par autrui.

4. Comment fonctionne ce mécanisme ? Quels sont ses leviers ? Quelles ressources peut-on lui opposer pour résister et demeurer humain ?

 La personne atteinte de perversion est essentiellement un « être énergivore » en raison de son vide énergétique. Elle cherche inconsciemment à prendre possession des forces vitales de sa cible. C’est un être « malheureux-malfaisant » qui fonctionne selon le mode perdant-perdant, qui travaille à plonger la cible dans la confusion. Il s’agit en réalité d’une personne très fragile derrière l’apparence de toute-puissance.

4.1. Le pervers narcissique (PN) et le rapport au « Savoir »

Le PN se targue de connaître les intentions et les pensées cachées de sa cible. Ce « savoir » subjectif lui permet de donner à sa cible l’identité qui lui convient. C’est ainsi qu’il réduira l’autre à n’être que le simple produit de sa biologie, de son milieu social, posant un interdit de « savoir » sur les vrais points forts de la cible pour mieux l’aveugler et la mettre sous emprise. Or l’identité profonde d’un sujet échappe au regard réducteur car l’identité n’est que le système de valeurs forgé par l’expérience et qui n’est jamais fixe.

Le PN utilisera par exemple son érudition – réelle ou prétendue – pour infiltrer le doute, dans le but d’exercer l’emprise ou d’asseoir une prétendue supériorité.

Pour se défendre, la cible travaillera à se rendre capable de percevoir les limites de ce « savoir », d’œuvrer à discerner les intentions au-delà de la parole, en apprenant à se fier à son intuition, à cette voix qui parle « Vrai » en elle. Face à l’érudition réelle, garder en mémoire le fait que celle-ci ne garantit ni la rectitude ni l’honnêteté intellectuelle ni le discernement spirituel de la personne.

4.2. Le PN et l’imposture ou l’hypocrisie :

Si les impostures perverse et ordinaire partagent un point commun, celui du besoin du regard validant des autres, elles divergent au niveau du moyen d’obtenir cette validation. L’imposture perverse cherche à induire le regard valorisant en dévalorisant les autres.

Si les normes sociales impliquent une forme d’hypocrisie qui consiste à ne pas dire tout ce que l’on pense, l’hypocrisie perverse cache son jeu ; sentiments, motivations et intentions seront systématiquement cachés pour rester dans la séduction et l’intimidation dans le but d’augmenter l’emprise sur l’autre.

Le pervers donne l’impression d’une grande assurance pour fasciner autrui ou pour se positionner en sauveur et faire oublier les actes de destruction préalables. Il est celui qui donne toujours la réponse attendue. Cette incohérence entre l’être et le paraître se retrouve aussi au niveau de la discordance entre le dire et le faire.

Les premières ressources que nous disposons, sont les signaux émis par notre corps qui ne ment jamais ; les sensations nous mettent sur la piste des émotions suscitées par le comportement d’autrui à l’intérieur de soi.  Pour contrer la déception qui ne manquera pas de se manifester, lâcher l’illusion d’un lien qui ne déçoit jamais, nous permettra de faire le deuil de ce qu’on n’a jamais eu dans la période fondatrice de notre vie.

4.3. Le PN et le rapport à la parole :

Le verbe est l’arme favorite du PN pour détruire à petit feu sans en avoir l’air. « La parole perverse est appétissante tout en faisant mourir de faim » ; Elle est une parole manipulatrice qui vise à séduire, à conduire à soi. Elle complimente, flatte pour faciliter le décervelage qui frappe la pensée d’un interdit. C’est une parole qui piège, qui nourrit l’Ego. Elle est à l’opposé d’une parole saine qui est structurante, qui permet de sortir de la confusion et qui nous « décolle » aussi bien des choses que de l’autre.

D’où la nécessité de débusquer les mobiles cachés derrière les paroles et agissements en décryptant les signes avant-coureurs pour se déparasiter de la peur, des préoccupations de l’image de soi et de l’idéalisation d’autrui. Face à la valorisation flatteuse s’interroger : « A quelles conditions puis-je me fier à ces compliments ? Ai-je besoin de ces flatteries pour tenir debout ? Est-ce que cette gloire me comble au point que je ne cherche plus rien d’autre ? ». En effet, la recherche de la valorisation extérieure pour se mettre debout est un puits sans fond. La reconnaissance est à chercher dans le lieu intérieur où réside un système de valeurs valide qui nous protège des beaux parleurs. Et cerise sur le gâteau, les paroles malveillantes ne nous tracasseront plus comme avant.

4.4. Le PNet la communication perverse

Dans le cadre de la relation verbale, le PN cherche à faire réagir émotionnellement sa cible pour démonter sa pensée. Il va nier l’évidence tant qu’elle n’est pas à son avantage pour se rassurer sur son image de soi.

L’une des manifestations de la prédation est le harcèlement par les questions pour traquer la pensée, l’encercler, et faire dire à la cible ce qu’elle ne veut pas dire. D’où la nécessité d’éviter de répondre à toute question indémontrable. La communication avec un PN aboutit inéluctablement à l’échec car il oppose un refus catégorique à la pensée propre d’autrui, à sa spiritualité, à sa personnalité. D’où une lecture de la réalité parfois en totale contradiction avec celle de la cible ; ce qui contribue à la faire douter de sa réalité, de la véracité et de la cohérence de ses dires d’autant plus si l’enfant intérieur de la cible a vécu dans un environnement où le concept de vérité a été trafiqué et les mots vidés de leur sens. Or un entendement paralysé risque de ne plus faire confiance à sa propre perception de la réalité ; c’est ainsi que le piège se referme.

Face à l’inauthenticité, ne pas brandir son « savoir » sur les intentions de l’autre pervers pour le réduire au silence, mais prononcer la parole vraie qui s’ancre dans les faits car l’intention a peu d’importance dans la réalité ; une parole qui débite une vérité unique, loin de la duplicité, une parole destinée à être donnée à tous, en public comme en privé ; une parole qui raconte une seule version des faits et qui ne se soucie pas de l’image qu’on va donner de soi.

Maîtrisant l’art de la falsification de la vérité, le PN cherche à enfermer la cible dans un filet de contre-vérités en imposant le non-à-dire et l’affirmation péremptoire. D’où la précaution de vérifier les affirmations auprès du plus grand nombre car le mensonge tire sa force de l’isolement de la cible.

4.5. Le PN et la dévalorisation d’autrui

Dévaloriser autrui est une pratique si courante qu’on a tendance à la banaliser, à ne pas voir qu’elle peut déraper dans un comportement franchement pervers. D’où vient ce besoin tenace de dévaloriser autrui ? Nous reproduisons ce que les adultes nous ont fait subir enfant pour obéir à une culture qui les incite à veiller à ce que le jeune ne tombe pas dans le vice de l’orgueil !  

Dévaloriser autrui équivaut donc à l’infantiliser. Car l’enfance est l’âge des pires humiliations ; l’âge où on n’a pas les mots pour se défendre, pour faire entendre ce « je » dont l’entourage nie l’existence. Paradoxalement, le PN joue à rabaisser les autres pour renverser l’humiliation subie en humiliation agie. C’est dans ce sens qu’on peut dire que le PN est resté enfant car grandir (donc cesser de faire l’enfant) signifie justement prendre les autres en compte.

La dévalorisation initie un jeu de miroir : je projette sur l’autre la nullité que je ne supporte pas en moi ; du coup, je me rassure sur ma propre valeur. En d’autres termes, si l’autre est mauvais, par contraste je me sens bon.

Pour échapper à cette dictature de l’image de soi, il importe de prendre le temps de répondre à ces questions pour comprendre ce qui se joue chez une personne perverse : « Qu’est-ce que je satisfais en moi-même, quel bénéfice je retire de la dévalorisation d’autrui ? » ; « Où j’en suis avec mon narcissisme ? Est-ce qu’après un temps d’introspection, je me sens remise debout à ma juste place parmi les autres ? Ou bien le sentiment de ne pas être reconnue à la hauteur de ce que j’attendais persiste ? Est-ce que j’éprouve toujours le besoin de me « hausser » pour me faire valoir parce que je me sens encore blessé par les humiliations du passé ? » S’introspecter sans complaisance est nécessaire, car un désir légitime de reconnaissance et de valorisation suite à des blessures narcissiques peut glisser imperceptiblement vers un comportement pervers caractérisé.

Se rappeler toujours que dévaloriser autrui est un tonneau désespérément percé ! Il ne procure aucun apaisement en profondeur ; les comportements pervers petits ou grands n’apportent jamais la certitude d’être et de valoir.

Par ailleurs, l’envie qui nous plonge dans une angoisse telle qu’on va faire tout pour l’étouffer est une autre manifestation de la perversion narcissique. Lorsqu’autrui est valorisé, reconnu, on se sent dévalorisé, pas reconnu à sa juste valeur. Notre jalousie est alimentée par les inégalités et les injustices que nous avons subis et continuons à subir. Mais la réalité fait apparaître que la vie n’est jamais juste. L’autre en étant ce qu’il est, ne nous empêche pas en vérité d’être ou de valoir quelque chose. Car il existe une autre loi de la vie qui dit que chacun de nous a reçu « son talent unique ». Il nous appartient de les faire fructifier plutôt que de les enterrer et de rester hypnotisés par ceux des autres. En vérité, c’est l’envie qui nous empêche d’être, qui nous prive de notre « talent ».

Pour le PN envieux,l’autre ne peut prendre que 3 places : une chose à prendre, un moyen à utiliser pour arriver à ses fins ou un rival à écarter ou à éliminer. Trois positions qui sont des manœuvres connues : prédation, manipulation, destruction. Or « convoiter ce qui est l’autre, ce que vit l’autre, c’est se détourner de l’accueil de ce qui m’est donné à moi ; c’est refuser le manque, refuser la limite qui est mise à ma jouissance et à ma possession » (M.-R. Mezzarobba). 

Le choix de valoriser autrui en sa présence, de rendre service à l’autre plutôt que de chercher à briller à ses dépens,nous libère du besoin de se comparer aux autres. Le besoin d’être meilleur que les autres, le souci de paraître – ou le besoin d’être narcissisé au détriment d’autrui – nous met à l’abri de notre souffrance et nous rend aveugle à celle des autres. 

Face au besoin de se comparer, revisiter ce passé lointain de notre enfance où l’on a vécu pour la première fois, la comparaison qui tue. A noter que le besoin de se comparer se manifeste dans les contextes les plus inattendus. L’envie cachée du parent à l’égard de l’enfant fait le lit de la prédation et de la destruction. L’enfant grandit avec le sentiment que s’il se réalise, il porte ombrage à son parent et il se coupe les ailes. Le besoin de désigner le « mouton noir », relève aussi de ce besoin de se comparer ; en stigmatisant autrui, on se sent valorisé.

4.6. Le PN et l’emprise mentale

Le PN est toujours vigilant car il doit contrôler l’image qu’il renvoie de lui-même. Cette emprise mentale, il l’exercera aussi sur les autres. Il ne reconnaîtra jamais une faute. Il est incapable de cesser de faire souffrir l’autre car il est incapable de se remettre en question.

Ce qui caractérise le mieux un PN, c’est la jouissance entendue comme « la capacité à se sentir exister dans l’obligation d’une mainmise sur l’autre ». Le déni de l’altérité se met en place, conduisant tôt ou tard à des comportements destructeurs. Ce pouvoir de destruction est à prendre au sérieux car il est la force même de la vie tournée en son contraire. D’où la nécessité de se poser cette question à chaque interaction : « Qui gouverne dans la psyché à un instant T : la force de destruction ou la force de vie ? »

Comment mettre des limites au besoin d’emprise d’autrui ? En s’y opposant même si l’on a peur du rejet, du conflit, de l’abandon ou de la rupture de la relation. Car en ne réagissant pas, on ne fait qu’encourager autrui à céder davantage à son besoin de toute-puissance. Il suffit d’une première fois qui marquera un avant et un après. Se préparer à toutes les éventualités pour ne pas être pris au dépourvu. On y gagne la conscience de notre altérité et le droit à être, agir, sentir et penser dans notre différence. L’attitude stérile serait une victime qui ne cesse de dénoncer la toute-puissance d’autrui sans jamais lui opposer la moindre limite, ni en paroles ni en actes.

Le retrait est une ressource importante lorsqu’on se sent en danger et que l’emprise dure depuis longtemps. On se sentira perdu dans un premier temps car on aura perdu notre identité de victime et une sensation de vide nous envahit. On éprouvera la même sensation de solitude qu’avant, mais une légère détente se produit y compris au niveau physique. Le retrait peut être d’ordre géographique, d’ordre temporel en différant la confrontation qui nous parait vouée à l’échec ou trop coûteuse pour soi ; Et lorsque le contexte ne nous le permet pas, initier un retrait intérieur : prendre le temps de concentrer notre attention sur ce qui se passe à l’intérieur de nous. On cesse de se défendre, de se justifier, de démontrer le contraire, procédés qui mettent le pervers à l’abri. On lui oppose le silence qui le mettra face à lui-même lui permettant de se remettre en question. On ne répondra plus aux demandes de dialogue et d’explication, autant de sollicitations contre-productives pour nous inciter à parler vrai alors qu’on n’y est pas encore prêt.

4.6.1. Le PN et la confusion mentale

Si l’on attribue au sujet qui fusionne avec l’autre le défaut d’être « confus », le pervers à la différence du « confus » plonge l’autre dans la confusion. La structure du PN est paranoïde : son monde est divisé en partisans et ennemis. Dès qu’il n’est plus admiré, approuvé sans condition, il exclut l’autre dans une forme de rejet violent tout en se victimisant. Cela plonge la cible dans la confusion du fait que sa souffrance n’est pas reconnue et de surplus, elle se trouve affublée d’une image de soi désastreuse.

Pour se défendre face à la confusion et sortir du vertige de la perte de repères, une réponse franche est nécessaire à cette question : « Qu’est-ce qui me fait vivre ? » tout en visualisant quelque chose de plus grand que le tourbillon dans lequel on est pris. Témoigner (dans le sens de parler vrai) devant soi-même d’abord, en mettant des mots sur les manœuvres perverses. Se différencier en ressentant la souffrance de l’autre mais sans se noyer avec lui car un amour inconditionnel sans limites claires, nous maintient dans une paix sirupeuse dans laquelle exposer un problème est synonyme de déloyauté. Se différencier aussi de ceux qui nous ont soutenu car la traversée de la solitude implacable nous permet de toucher le fond de notre processus de différenciation et d’y découvrir ce qui est indestructible en nous, nous permettant d’acquérir des repères pour ne plus se fier aux apparences et à la marée de mensonges qui tente de recouvrir la vérité. Assumer la douleur tout en écoutant la voix du Surconscient qui nous tire vers l’avant. Enfin, ne pas avoir peur de sa propre colère face aux regards malveillants, au besoin caché d’éliminer autrui, au refus de la confrontation. Cette émotion est une énergie de différenciation car l’aveuglement nous met en « sous-vie ».

Enfin, travailler à restaurer le portier intérieur vigilant qui nous permet de recouvrer le sentiment de sécurité intérieure et une lucidité croissante face aux comportements pervers subis. Le portier nous permet de rester vigilant.e à notre discours intérieur : « ce qu’il dit lui appartient ; l’image qu’il décrit est une production personnelle à vérifier ». Il s’agit de ne pas se laisser squatter par ce qui ne nous appartient pas. Un autre enjeu est important : une attention à tout ce qui frappe à la porte pour ne pas empêcher l’entrée de ce qui est sain, de ce qui renforce le processus d’humanisation.

5. Quels sont les pièges qui guettent la victime ? 

Le premier piège qui peut rendre le combat difficile est le sentiment de honte qui ne manquera pas d’être éprouvé par la victime. La honte de n’avoir pas été à la hauteur, d’avoir manqué de vigilance, d’avoir été le jouet de qqn. Celle-ci enferme dans un cercle destructeur car elle ravive toutes les blessures narcissiques anciennes occasionnant des affects douloureux telles que la haine et la peur. Seule la compassion face à celle/celui qu’on a été, met fin à l’auto condamnation du « qu’est-ce que j’ai été stupide de me laisser ainsi manipuler, déstabiliser, exploiter ! ». Elle signifie réserver à soi un accueil pacifique qui rend humain le passé douloureux. Il importe aussi d’intérioriser le regard inconditionnellement bienveillant d’un proche ou d’un thérapeute ; ce regard humanisera ce qui s’est passé car la détresse a été reconnue. C’est à ce prix que la souffrance pourra être intégrée et que la peur que « ça recommence » s’estompera petit à petit.

Le deuxième piège est la dérive dans la toute-puissance ou l’auto-proclamation pour défendre l’Ego humilié. Choisir plutôt l’humilité qui consiste à s’aimer avec nos erreurs et qui garantit le respect du principe de la vérité sur soi. L’humilité permet de guérir de l’humiliation et du sentiment de honte destructeur qui l’accompagne. Choisir librement « la dernière place » dans le monde intérieur, celle où l’on se tient à l’abri du besoin de briller, de valoir, d’être applaudi. Travailler plutôt à affiner sa pensée pour que la parole soit féconde et ait du poids. Car en escomptant un hommage qui ne vient pas à notre supériorité, on éprouve de la honte, on se sent rabaissé, humilié.

Le troisième piège est le désir de vengeance et la haine qui le nourrit. La victime sera tentée de médire du PN à son tour pour se venger. Ce procédé est inefficace car on chosifie le PN – on ne lui parle pas directement – ce qui ouvre la porte à la stigmatisation qui diabolise l’autre. En plus, les accusations nous polluent et entretiennent en nous un sentiment de menace.

Médire, c’est aussi contaminer les autres. Se confier plutôt à des personnes discrètes pour déposer ce qui nous a été imposé pour nous différencier et retrouver notre territoire intérieur. Sans cela, les germes de la méchanceté se développeront en nous, jusqu’au jour où ne supportant plus la souffrance qui les a plantés, on l’expulsera de notre conscience pour la faire porter aux autres car c’est toujours d’un trop-plein du cœur que parle la bouche. C’est ainsi qu’on parasitera les autres parce qu’on a été incapable de tenir debout seul.

Il est nécessaire de se rappeler que la destructivité d’autrui a aussi des limites. Maudire et détruire autrui, conduisent tôt ou tard à tomber dans sa propre destructivité, dans le feu de cette colère intérieure jamais assouvie. Il s’agit plutôt de « faire » au lieu de « ressentir » en agissant de manière juste, équitable, respectueuse face à cette personne toxique. Lui dire ce qui ne va pas – qu’il l’entende ou pas – nous permet d’évoluer dans un champ encore inexploré de la relation, celui des actes silencieux qui parlent d’eux-mêmes.

6. Pour conclure

La responsabilité de l’entourage est déterminante car ne rien faire équivaut à laisser faire. Toutefois, l’intervention doit obéir à des précautions car le travail de vérité relève d’une décision que personne ne peut prendre à la place d’autrui. Chacun de nous est libre de s’ouvrir ou de se fermer à la parole vraie qui frappe à sa porte. Il s’agit d’accompagner la victime pour qu’elle parvienne à se demander : « pourquoi je tolère ces comportements, ces paroles ? » sans mettre les projecteurs sur la personne du PN.

Se rappeler qu’influencer revient à mettre sous tutelle ; or toute mise sous tutelle entraîne une perte de confiance en soi. Veiller à garder l’attitude du témoin qui met des mots justes sur la réalité perçue, qui démonte les mécanismes qui rendent aveugles à la réalité (le souci de paraître notamment), pour accompagner la personne sur son chemin de prise de conscience de l’irrespect, de la manipulation et des mensonges qu’elle subit et des sentiments d’humiliation, d’injustice, de désespoir qu’elle éprouve mais aussi de son agressivité qui se retourne parfois contre d’autres et qui dit le trop plein de sa souffrance.

Dans la relation de couple, il arrive que le PN évolue lorsque la victime parvient à prendre sa place propre. Tant que la victime n’a pas réinvesti son territoire, personne ne peut se prononcer sur la viabilité d’un couple. Seuls, le potentiel du conjoint et celui de la relation peuvent en décider. L’urgence, c’est d’accompagner la personne dans son travail de vérité pour qu’elle soit capable de prendre les décisions justes. Lui offrir le havre de parole vraie pour la rendre capable d’accéder à sa propre vérité, celle qui va la libérer qui la rendra responsable càd capable de conscientiser. La parole vraie tissera un cocon différencié de toute confusion et de tout besoin de maitrise.

La transmission de la perversité n’est pas une fatalité,même si la violence est un héritage mortifère qui se transmet inconsciemment sous forme de maladie psychique (psychose ou perversion).

Prendre conscience, mettre des mots sur l’emprise exercée par la génération précédente, rechercher ce qui s’est passé de douloureux et de destructeur dans notre généalogie, est essentiel pour se libérer du « passager clandestin » qui alourdit notre démarche et ronge nos ressources.

Dans le travail transgénérationnel, on devient témoin des mensonges, des silences complices et de la violence de nos ancêtres. Au lieu de construire un mausolée à leur souvenir, on reconnaît la perversion qui les a tourmentés. C’est à ce prix que la chaîne pourra se casser. Le travail de conscientisation que chacun fait à son niveau, a un impact sur les générations non seulement qui l’ont précédé mais aussi sur celles qui vont venir.

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