De la parole du rêve au langage de l’interprétation
Le rêve ressemble à un poème haïku ; il condense un ensemble d’impressions et d’émotions d’une manière qui frappe l’imaginaire, la sensibilité et l’esprit. Il est une écriture iconique qui transcrit la langue des émotions.
Pendant l’analyse, le rêve peut être le point à partir duquel analyste et analysant explorent ensemble le vécu présent mais aussi le vécu passé du patient.
Les questions qui ne manquent pas de se poser concernant l’interprétation des rêves en séance sont les suivantes :
– Quelle grille d’écoute le thérapeute adopte-t-il ou quelles sont les données auxquelles il est attentif ?
– Quelle attitude d’écoute est-il censé adopter face au récit du rêve ?
– Qui doit formuler l’interprétation du rêve : l’analyste ou l’analysant ? En quoi consiste cette interprétation ou comment « traduire » la langue des émotions en langue de concepts ?
– En dernier lieu, dans quelle mesure la théorie adoptée par l’analyste influence-t-elle l’interprétation du rêve ? Les différentes théories ayant des représentations différentes du sens de la vie et de l’appareil psychique, permettent-elles de formuler des interprétations qui se recoupent ? Ces théories explorent-elles des facettes différentes du rêve ?
Dans ma pratique, plusieurs théories sont mises à contribution pour cerner le récit du rêve. Vient en premier, celle du pionnier Freud avec l’incontournable L’Interprétation des rêves ; ensecond, la théorie de Paul Diel souvent cité pour son apport dans l’interprétation des symboles dans la mythologie grecque et dans la Bible ; en troisième lieu, la théorie jungienne du rêve. Par ailleurs, étant donné que le rêve ne nous est communiqué qu’au travers du récit du rêveur, il m’a semblé pertinent d’introduire des modèles d’analyse qui relèvent des disciplines qui en font du récit leur objet d’étude notamment le modèle relevant de la théorie de l’analyse de contenu et de celui de l’analyse formelle.
A. Le rêve, une forme de pensée et de sentiment inédite
Avant de faire une petite synthèse de ce que les différentes théories observent dans le rêve, un petit détour par la science est pertinent. Ce détour mettra en perspective les apports théoriques des 3 modèles.
Il s’agit du livre d’un neurochirurgien américain qui s’appelle Rahul Jandial et dont le titre en français est : Voilà pourquoi vous rêvez : ce que votre cerveau endormi révèle de votre vie éveillée.
Jandial nous dit que les neurones chargés d’électricité sont les briques de base du cerveau. L’activité mentale résulte de la connexion électrique entre ces briques.
Lors du sommeil paradoxal et lorsque le patient rêve, il a pu observer la même intensité électrique qu’à l’état de veille. La consommation d’énergie par les centres visuels et émotionnels est beaucoup plus importante que celle à l’état vigile. Le rêve nous fait vivre une expérience émotionnelle qu’on ne pourra jamais biologiquement parlant vivre à l’état de veille.
Il nous dit aussi que l’aptitude à rêver dépend de la capacité de l’humain à se représenter le monde en images et que l’humain fait le plus de cauchemar dans sa vie lorsqu’il est enfant ; le cauchemar jouant un rôle dans la séparation du Soi par rapport à l’autre qui est un processus de développement majeur.
B. Système logique de la pensée consciente vs système analogique de la pensée du rêve
Il nous apprend que le cerveau fonctionne selon deux systèmes : le Network ou système exécutif qui est actif lorsqu’on est occupé à réaliser une tâche. Lorsque la pensée n’est pas occupée à exécuter, un autre système prend le relais par défaut, le Network imaginatif.
Le premier système fonctionne d’une manière logique, le second d’une manière analogique. Ces observations valident l’intuition de Freud concernant la représentation de l’activité psychique. Notamment lorsqu’il dit que l’activité psychique procède de stimuli du monde extérieur et s’achève dans les innervations et que le processus psychique va de l’extrémité perceptive à l’extrémité motrice.
Cette excitation parcourt deux systèmes. Le premier est le système récepteur qui code les stimuli et les associe à ceux qui sont déjà en mémoire. Lorsque le frayage de l’élément diminue, l’excitation passe dans un second système. Celui-ci fixe et range le matériau dans la mémoire selon des modalités de simultanéité et ou de concomitance. Ces deux systèmes sont contrôlés par les deux instances : l’Inconscient et le Préconscient.
L’Inconscient qui opère au niveau de la partie perceptive, propose l’activité. Le Préconscient situé au niveau de l’extrémité motrice, la soumet au contrôle avant de la présenter à la dernière instance qui est le Conscient. Le Conscient serait comme un organe de perception psychique qui filtre les qualités de plaisir et de déplaisir que le Moi peut tolérer. A noter que l’Inconscient n’a aucun accès au Conscient que via le Préconscient.
Pour Jandial, le rêve nous offre avant tout des expériences sociales. En raison de changements neurochimiques et physiologiques, une forme de pensée et de sentiment inédite qui est celle du système imaginatif prend le relais de la pensée logique.
Cette forme de pensée est un processus de génération pure qui exploite toutes les ressources mentales de notre être. Y sont générés des scénarios qui explorent des possibilités virtuelles, une sorte de laboratoire qui permet au rêveur d’expérimenter des perspectives nouvelles.
Ainsi le rêve nous livre essentiellement au penser. On y explore notre vie émotionnelle d’une façon nouvelle et profonde. Faire attention à ses rêves et les « écouter » nous permet de donner du sens à notre expérience.
C. Le rêve, l’expression d’une instance créatrice
Pour Freud, le rêve est un acte psychique. Ce qui le motive, c’est un désir auquel le Conscient n’accorde pas le droit à la parole pour différentes raisons plausibles. D’où l’existence d’une instance créatrice – parce que toute censure oblige à trouver des moyens d’expression déguisée – qui œuvre au sein de l’appareil psychique. Vu que ce désir a une longue histoire, son expression véhicule un matériau psychique condensé.
Pendant le rêve, l’excitation qui est due à un stimulus du monde interne, emprunte, tout comme le souvenir, une voie à rebours ; elle se propage vers l’extrémité sensible dans le système perceptif. A la différence du souvenir, les images perceptives s’animent d’une manière hallucinatoire dans le rêve. Lors de cette régression, le tissu des pensées est dissous en son matériau brut (mémoire corporelle, traces mnésiques des sensations).
A noter que la pensée inconsciente reste active pendant la veille. Elle relie l’actuel au matériau psychique du monde intérieur. C’est justement cette trace mnésique ravivée, nous dit Freud qui donne la force et le matériau d’expression nécessaire à la figuration de la pensée onirique. Cette attraction sélective révèle la trace de décisions infantiles qui continuent d’orienter notre vie actuelle car ce qui se répète est ce qui n’est pas résolu.
Toutefois, Freud nous dit que le rêve n’a pas pour fonction de résoudre les problèmes car il n’est pas assujetti au « je » et à sa quête de compromis durable. Au cœur de l’interaction entre le penser rêvant et le penser vigile, le rêve nous invite à se recentrer pour faire un travail d’élucidation pour sortir de la répétition et de la distorsion.
Il aide le sujet à penser les motions conflictuelles et hétérogènes de la psyché. Chaqueévénement du rêve figure une action de la part d’une de ces motions qui se saisit de la connexion neuronale qu’est la pensée. L’écoulement de l’énergie psychique de l’Inconscient ou la réalisation du désir réprimé est un rééquilibrage qui diminue la tension, condition nécessaire pour permettre de réfléchir aux tenants et aboutissants de ce désir et prévenir le sujet de la nécessité d’ajuster sa position sur l’axe de la vie car toute distorsion est formée de deux axes opposés. A noter que le rêve s’écoule sans censeur d’où son caractère parfois impudique.
L’apport de Freud concerne surtout la grille d’analyse de ce qu’il appelle « le travail du rêve ». L’instance créatrice inconsciente du rêveur réalise tout un travail de composition et de figuration soumettant le matériau du rêve aux processus de condensation, de déplacement. Le rêve use de métaphores et de métonymies. La répression et la substitution caractérisent l’expression des affects. Le contenu manifeste ou la nouvelle forme obtenue après ce travail d’écriture iconique, vise à mettre un terme à l’opposition psychologique de la pensée coincée dans un étau.
Par conséquent, interpréter son rêve selon la perspective freudienne, consiste à déconstruire ce travail de composition et de figuration pour suivre la trace de la pulsion inconsciente qui insiste. Ce travail d’analyse et de « traduction » témoigne d’une capacité d’objectivation par rapport aux illusions du désir. Si la logique du désir et celle de la raison coexistent, donner du sens à son rêve nous permet de prendre conscience de quelque chose en soi que l’on ignorait, pire même, que l’on ne voulait pas savoir. L’interprétation du rêve est la volonté de savoir exprimée sur les forces défensives du refoulement et de l’oubli ; le dévoilement qui en résulte implique aussi une violence par rapport à la conscience antérieure de soi.
D. Le rêve, une forme de délibération valorisante inconsciente
Pour Paul Diel, si le rêve a un sens en relation avec la vie des désirs, il implique nécessairement la dimension des « motifs » ou intentions qui sont les valorisations des promesses de satisfaction qui sous-tendent le désir.
Diel postule l’existence de 3 pulsions de base qui se déclinent en d’autres pulsions : nutritive, sexuelle et évolutive. La pulsion évolutive comprend la formation de l’intellect puis de l’esprit qui serait l’intellect qui dépasse les données de la réalité extérieure pour tenir compte de la réalité intérieure.
Tension psychique qui vise la satisfaction, le désir déclenche le calcul psychologique de satisfaction ; celui-ci est une sorte de délibération dont le but est d’objectiver la valeur de la satisfaction et les moyens pour contourner les obstacles qui s’y opposent. Toute délibération tourne autour du rapport entre Soi et le monde, entre le Sujet et l’Objet.
Le problème survient lorsque les désirs s’exaltent en nombre ou en intensité. C’est l’imagination qui serait à l’origine de ce phénomène. Cette faculté peut fonctionner correctement mais elle peut aussi se pervertir en se déconnectant de la réalité, devenant une pensée affective qui fonctionne à roue libre. Cette déconnexion que Diel désigne par « imagination exaltée » est à la base de la maladie mentale. La pensée affective survalorise la satisfaction escomptée et est séduite par les promesses de satisfaction trompeuses. Or tout désir qui n’est pas objectivé, sera relégué dans la « cave » qu’est le Subconscient.
Deux lois gouvernent le monde intérieur comme le monde extérieur : la loi de l’harmonie et son opposé, la loi de la dysharmonie. Le Surconscient serait l’instance qui veille au maintien d’une relation juste entre le monde extérieur et le monde intérieur. La culpabilité qui déclenche l’angoisse essentielle serait le système d’alarme de cette instance lucide non coercitive qui alerte la psyché de l’erreur vitale consistant à prendre l’erreur pour la vérité. A noter que Diel distingue entre culpabilité essentielle et fausse culpabilité. La deuxième réfère à l’angoisse devant l’opinion et/ou devant l’idéal personnel qu’on s’impose.
Le désir objectivé peut emprunter deux voies : la spiritualisation càd que l’affectivité a été contenue pour permettre à la psyché de comprendre la signification de ce désir, son but et ses moyens de réalisation ; et la sublimation ou l’acceptation, différente de la résignation puisqu’elle implique la vigilance pour modifier la donne si cela devient possible.
La loi de la dysharmonie gouverne la psyché lorsque l’être fausse la délibération, en faisant passer l’erreur pour la vérité par la « fausse justification ». Diel parle de deux formes perverses de la délibération : le moralisme et l’a-moralisme. Tout désir survalorisé enclenche un « carré vicieux », le carré de la fausse motivation (et ses manifestations : plainte, rancœur, remords, vexation) ou les 4 pôles de l’ambivalence (vérité vs vanité ; moralisme vs a-moralisme).
Le rêve serait le récit d’un instantané de la quête de la vérité sur soi dans lequel le héros serait le rêveur qui affronte des démons à savoir la vanité qui symbolise le pouvoir séducteur de l’imagination déconnectée de la réalité, des monstres qui sont les incapacités de l’être.
Le rêve participe au calcul de satisfaction de la vie vigile puisqu’il recycle les images de la réalité qu’il dépouille de leur fonction utilitaire, les chargeant d’une signification symbolique. Subconscient et Surconscient créent chacun ses propres analogies.
Le but de l’interprétation du rêve dans cette théorie est de rechercher deux inconnues : a) les faux motifs de l’insatisfaction (fausse valorisation) qui pervertissent l’élan (la force psychique fluctuante) et l’affaiblissent car toutes les images du rêve sont liées à une promesse de satisfaction soit Subconsciente, soit Surconsciente. L’émotion et l’affectivité qui les accompagnent, reste liée à cette promesse. b) L’objet de la vraie satisfaction (contre-valorisation juste) qui est connu inconsciemment par le sujet.
E. Le rêve, une allégorie qui nous confronte au principe de la réalité pour entrer en conscience
Frédéric-Tristan Moir, onirothérapeute, propose une démarche d’analyse du rêve à double clé dans laquelle le modèle freudien et le modèle jungien y sont complémentaires.
Le rêve participe selon ce modèle au processus d’individuation puisqu’il permet d’aller à la rencontre des complexes inconscients afin de favoriser leur résolution pour intégrer et aligner les différentes instances. Il induit un sens à la vie – le sentiment numineux et le désir du sacré font partie du fonctionnement inné de la psyché – ce qui permet à l’individu de trouver sa place dans le monde. L’âme s’incarne dans une psyché plurielle où différentes instances doivent collaborer. La crise psychotique par exemple, intervient lorsque les conflits intérieurs entre ces instances deviennent insupportables.
Le rêve est le lieu où différentes entités psychiques s’expriment. Autour du Moi gravitent des satellites : les archétypes ou zones de tension psychique qui s’incarnent par des symboles collectifs ; l’ombre ou nos peurs qui nous suivent comme notre ombre ; la persona ou le masque social indispensable mais qu’il faut s’efforcer de tenir à distance et sur lequel il faut rester lucide. Le ça, le Moi et le Surmoi y sont aussi représentés. Il est important de les identifier afin de voir si l’un n’est pas trop envahissant et l’autre trop étouffé.
Interpréter un rêve, c’est décoder deux types de symboles : personnels car récurrents et collectifs car fréquents. C’est aussi repérer le déclencheur de l’émotion – qui est une réaction à un élément tangible – dans le rêve ; à défaut de déclencheur, le rêve projette un état émotionnel qui est une perception subjective de la réalité car les distorsions dans le rêve, se réfèrent aux croyances inadéquates du rêveur. Interpréter le rêve c’est donc aller à la recherche des preuves qui justifient les affects étant donné que le rêve est une perception objective de la réalité.
